Je me suis dit, assise à la table de la Marjolaine, Flop pour flop, il me faut au moins une Piña Colada pour que ce moment ne soit pas si amer, que la fatigue ne me coupe pas l’appétit. Je me suis dit J’ai vraiment besoin de voir l’eau, la mer, le sel, le ciel plein de sel, tant pis j’aurai les cheveux encore plus sauvages que d’habitude. J’ai rien prévu et je savais bien que j’avais besoin de prendre la poudre d’escampette, c’était à moitié improvisé en vrai, mais j’avais rien préparé et c’est ça la liberté ? Elle est bonne cette Piña Colada et j’aime bien le sourire du serveur, il me connaît à force, J’ai besoin de changer de palette de couleurs, j’ai besoin d’aller respirer d’autres ocres, d’autres verts, ceux qui ont le goût des calissons et du romarin.
J’ai bu ma Piña Colada très lentement, au moins le temps de tout le repas, même si en fait, un apéro c’est plutôt à plusieurs, et que boire un cocktail à base de coco en même temps qu’une très bonne tranche de viande bien rouge c’est pas trop les habitudes. Marion dit Après t’as branché la télé, oui, c’est ça, je trompais ma solitude en regardant la tablée de 8 filles à ma gauche glousser à leurs anecdotes tout en sentant à ma droite les douches de parfums masculins de la table de 9 gars — à ce stade c’était plus des effluves, j’en avais plein le nez, entre gel pour dompter les cheveux parfum en tout genre mais très très bleu masculin vous voyez ? lotion de rasage et déos — lancer des regards à la dérobée mais pas trop quand même aux filles, toutes bien maquillées, toutes très nettes, très apprêtées. J’ai mis longtemps à manger parce que j’avais quand même grignoté au buffet juste avant, après tout il y avait même du camembert.
J’ai mis longtemps à décider mon plan d’évasion. Je voulais de l’exotique, mais proche, j’ai erré sur la carte IGN jusqu’à des noms inconnus et à des sonorités prometteuses et j’ai vu Bages, je me suis dit, Allons-y, Partons comme avant, nez au vent et qui vivra sera heureux. Pour fêter ça, j’ai donné la fin de ma viande aux babines frémissantes assorties de deux paires d’yeux débordants d’espoir de gourmandise — de gloutonnerie je devrais plutôt dire — et d’amour (enfin là c’était plutôt de la gloutonnerie) de ma Meute sagement installée près de la petite gamelle d’eau préparée spécialement pour eux.
Le lendemain, on est partis nez au soleil plutôt qu’au vent, entre temps subitement la tempête est tombée et il n’y avait plus de marin dans l’air, tout avait été soigneusement nettoyé et le ciel était bleu pur. On a dégusté des verts des beiges des ocres en veux-tu en voilà. On a fait des photos on a peint des tableaux, parce que, pourquoi pas ? On a été manger des huîtres et de la truite, du loup, se faire offrir des compliments Est-ce que la très jolie dame avec les deux très adorables chiens a choisi ? des sourires et des liqueurs d’orange maison, Avec les oranges de mes beaux-parents et du rhum ramené de Martinique, incroyablement juste dans l’amertume, du champagne même, c’est samedi, c’est dimanche après tout. On a exploré les forêts brulées, on a senti le feu sous nos pieds. On a vu les vignes être si chatoyantes, l’étang si calme, la nuit si douce. Même les moustiques ont fini par faire demi-tour, ils ont du comprendre que je voulais vraiment être peinard. Bien entendu les chiens ont préféré dormir dans mon lit plutôt que dans les lits que je leur ai offert exprès pour ces escapades, c’est bien la peine, amour vache et inconditionnel des chiens… Alors le matin il a fallu s’ébrouer et ébrouer la couette. Dans la nuit les sangliers sont venus nous voir, normal on était chez eux. Quel bonheur de se lever avec seul programme pour la journée… celui de se régaler.