Je suis partie marcher dans les nuages, dit comme ça, c’est poétique, et même je parie que ça peut faire fantasmer certains.
C’était un jour pourtant peu avenant, au menu purée de pois humide, grise, glacée, un jour du genre de ceux où on rêve de tisane chaude, de vêtements doux, d’intérieur cosy. Le jeu, l’un de mes préférés depuis toujours, c’était d’aller voir si les chemins de la carte existent encore, parce que bon, ils sont marqués oui, mais entre temps, tempêtes, arbres, fougères, ronces, on a un choix infini de raisons pour qu’ils s’effacent et qu’ils ne laissent la place qu’aux sentes, j’entends par là, fines lignes au sol où se faufilent surtout les sangliers, ou autres habitants des pentes sauvages et abruptes dont le cuir ne craint pas l’épine de ronce, contrairement à mes petits vêtements légers de montagne.
Ce qu’il y a de joyeux avec ce jeu, c’est que bien sûr, ça commence souvent par des clôtures, des barbelés qui ne demandent qu’à garder un souvenir de notre passage, des cailloux camouflés par l’automne des feuilles, des glissades dans les tapis bruns orangés, des chaussettes remplies de gadoue parce que oui, j’avais bien vu que là, il y a cette sorte de petit roseau sauvage (je l’appelle comme ça, désolée pour mon ignorance !) qui indique à tous les coups une bonne mouillère, je les connais par coeur mais là y’avait pas trop moyen de contourner, alors bien sûr je râle, on n’est qu’au début de la marche en plus, je vais avoir froid au pieds toute la journée, super. Un ruisseau à passer, un pré très pentu (bien entendu), un cap à garder à l’opposé de la direction finale mais bon, c’est le passage le plus commode.
Il s’en passe des choses.
Sur la montée finale, le nuage se fait plus léger, le vent plus glacé. Les herbes sont là, figées, scintillantes parées de leur verglas, c’est magnifique. L’émerveillement me fait oublier le reste, jusqu’à bien sûr retomber sur une clôture (règle absolue, si tu passes une clôture, tu en trouveras une autre) et… un mur de roches. Regard à gauche, regard à droite. Il va falloir me transformer en isarde, me persuader que ce n’est pas si pentu, que mes appuis sont certains et que non, mes mains ne sont pas si gelées.
C’était dur.
Posée sur un petit plat de répit, après quelques passages qui m’ont bien rappelée que le vide, ça me fout vraiment la trouille, surtout quand il se met à m’appeler et à m’hypnotiser comme ça l’air de rien, et que je dois bien me rappeler que je suis une humaine, avec les deux pieds bien sur terre, les mains aussi pour l’occasion, et pas vraiment un oiseau, enfin, pas tout le temps quoi.
La montagne a cela de magnétique qu’elle est si dure, mais qu’elle offre des moments d’une beauté hors de toutes les préoccupations humaines. Valse fugace des sommets, de la neige et des nuages, mouvements lents, chorégraphie divine, souffle dans les nuages… Souffle dans les nuages ?
À la lisière de la crête la plus proche, entre le contour imperturbable des roches et placide de la végétation, une silhouette, deux silhouettes jouent à l’immobilité dans cette valse immense. Un nuage qui souffle, voilà le seul détail que j’ai entendu avant de le comprendre. Commence le face à face, yeux écarquillés, respiration retenue, moment sublime de silence, sublime de chuchotements, je sens votre regard velouté, les isards, je sens votre poils luisant et votre panse rondouillette, c’est rassurant de vous voir si en forme dans ce temps si hostile. Les sommets dansent, les nuages soufflent encore un peu, après le voile il n’y a plus que votre absence et le froid mordant, et le chemin du retour.
Une détonation arrache l’air, je prie pour que vos yeux si doux ne soient pas devenus vides de vie. Un autre claquement dans l’air et il est temps de partir, je vous espère cachés jusqu’à notre prochaine rencontre.
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Cette rencontre m’a inspiré ce dessin, réalisé un jour tout aussi gris, à l’encre de chine.
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